Jeunes et syndicalisation : constats et initiatives

Une équipe de chercheurs a mené une enquête sur l’engagement syndical des jeunes. On en retiendra que la précarité ressort comme un frein important à la syndicalisation et que les initiatives des organisations syndicales vers les jeunes méritent d’être poursuivies.  

Le constat de départ de cette étude est la faible syndicalisation des jeunes par rapport à la moyenne nationale. Selon la Dares, seuls 5 % des moins de 35 ans sont syndiqués contre 11,2 % pour l’ensemble des salariés. Or, pour toutes les organisations syndicales, le renouvellement générationnel est un enjeu important pour leur avenir.

L’équipe de chercheurs issus de plusieurs universités (Lyon, Rouen, Lille et Ires*) s’est demandée comment les jeunes arrivaient à s’engager syndicalement et quelles stratégies les organisations syndicales déployaient pour attirer cette population ?

Que pensent les jeunes du syndicalisme ?

jeunes et syndicalisme

Photo : Chris Babalis. Unsplash

Cette étude met à l’épreuve les idées préconçues relatives à la défiance des jeunes contemporains vis-à-vis des syndicats, qui serait plus importante qu’auparavant. Elle révèle également le fait que si l’engagement lui-même est fortement corrélé à l’âge (2,5 % pour les 20-24 ans contre 16,9 % pour les 50-54 ans), le niveau de sympathie envers un syndicat reste constant quelle que soit la génération, soit entre 4 et 5 % de l’ensemble des salariés. Les femmes, les ouvriers et les personnes en temps partiel font cependant preuve de plus de sympathie envers les syndicats que le reste des salariés.

 

La précarité, un frein à la syndicalisation

L’étude met en valeur que les probabilités d’être syndiqué sont plus importantes pour un jeune employé à temps plein et en CDI qu’à temps partiel et en CDD. Si la précarité est un facteur de sympathie envers les syndicats, elle est surtout un véritable obstacle au passage à l’acte de syndicalisation.

On constate ainsi que les jeunes salariés de la fonction publique, bénéficiant d’une stabilité et de la sécurité de l’emploi, sont beaucoup plus syndiqués que la moyenne et en particulier que les jeunes du secteur privé marchand et associatif (10,7 % contre 3,9 %).

L’ancienneté dans une entreprise, le niveau d’insertion dans le collectif de travail et l’âge du salarié sont des variables importantes également du taux de syndicalisation, qui augmente avec elles.

Concernant le niveau d’études, si dans le secteur marchand et associatif, le diplôme a peu d’effet, en revanche, dans la fonction publique, l’obtention d’un diplôme est déterminante dans le taux de syndicalisation. Les jeunes salariés du public sans diplôme sont ainsi 13 % à être syndiqués contre 21,6 % chez les titulaires d’un seul brevet des collèges, d’un BEPC et jusqu’au bac général.

 

Les facteurs de syndicalisation sur le lieu de travail

 

La syndicalisation des jeunes est liée aux mêmes facteurs que celle des salariés en général, ainsi, le taux de syndicalisation augmente avec :

– l’ancienneté dans l’établissement,

– la stabilité de l’emploi,

– la présence d’organisations syndicales sur le lieu de travail

– la taille de l’établissement

 

Trois profils-types de jeunes engagés syndicaux

 
Selon l’enquête, le jeune syndiqué type du privé est un jeune ouvrier masculin dans l’industrie et le transport. A l’opposé, le jeune le moins syndiqué est une jeune femme, sans diplôme, travaillant dans le secteur du commerce.

Les enquêtes de terrain analysées permettent de distinguer trois types de jeunes engagés syndicaux :

  1. « les conquis d’avance » : de qualification moyenne, ils travaillent ou sont issus d’un milieu syndiqué ou fortement politisé.
  2. « les défenseurs » travaillent dans un environnement hostile au syndicalisme. Leur engagement naît avec la prise de conscience de pratiques douteuses et de conflits au travail.
  3. « les réformateurs » sont des jeunes diplômés (master, doctorants) qui jugent les pratiques syndicales existantes insuffisantes ou inadaptées. Ils ont un fort désir de changer les pratiques syndicales.

Une fois engagés, on constate que les jeunes peuvent avoir des carrières militantes rapides, notamment pour les jeunes femmes au sein des organisations syndicales. Cette ascension ne se fait pas sans heurts, notamment dus à des problèmes de légitimité soulevés par les pairs les plus âgés.

 

« Les représentations n’ont pas changé : le syndicaliste est toujours un emmerdeur, a rappelé abruptement Mario Correia, directeur de l’IRT Aix-Marseille, présent lors de la présentation de cette étude à l’ISST. C’est la nature du mandat qui évolue. Le fondement à traiter est la difficulté à construire le dialogue social. Brutalement le CSE, comité social et économique change la donne : on perd son mandat et qu’est-ce qu’on devient ? Les problèmes de reconversion deviennent criants. Et a-t-on envie de payer l’engagement que l’on a eu ?  »

A lire  : Certification et valorisation des compétences acquises au cours d’un mandat de représentation du personnel

 

L’action syndicale des jeunes : de la plus classique à la recherche de l’innovation

 

Dans les pratiques syndicales des jeunes, on observe autant d’actions classiques que d’innovations. Cependant, le souhait de nouveaux modes d’actions émerge de plus en plus, surtout quand le dialogue social ne répond pas aux attentes des syndiqués.

Ainsi, dans un premier temps, on constate la volonté et la recherche de nouvelles solutions pour « faire autrement » que les syndicats en place. Cette volonté d’aller vers une pratique plus démocratique encore se traduit par la création de nouveaux cadres d’actions collectives. Cependant, on constate qu’ensuite, ces militants se rapprochent souvent des organisations syndicales représentatives présentes.

Par ces constats, l’enquête invite à nuancer un avis trop catégorique de l’engagement des jeunes en syndicalisme. L’enjeu de renouvellement générationnel est fortement lié à un renouvellement des pratiques syndicales, souvent remises en cause par les jeunes syndiqués eux-mêmes.

 

Des démarches syndicales à l’intention des jeunes à renouveler

La prise de conscience de l’enjeu de renouvellement de la population de militants est très récente au sein des organisations syndicales. Si la volonté de développer la syndicalisation des jeunes et si des objectifs sont affichés, ils ne sont pas vraiment suivis de résultats probants : seuls la CGT, la CFDT et FO ont créé des structures dédiées aux jeunes (commissions ou comités Jeunes) pour favoriser l’adhésion.

Ce sont par ailleurs développées des actions consistant à dépasser le cadre formel de l’entreprise et de la branche, comme :

  • Cibler le terrain et certaines catégories de jeunes comme les saisonniers par exemple et les étudiants salariés, au travers de caravanes itinérantes sont des actions qui se sont développées.
  • Procéder à un travail d’information et de sensibilisation auprès des jeunes pour démontrer l’utilité de l’engagement et la défense des droits des salariés, notamment par la distribution de documents (guide, flyers).
  • Soutenir des initiatives et des causes locales tels que le soutien aux sans-papiers, des travailleurs au noir et autres travailleurs précaires. Ces dernières initiatives semblent être les plus efficaces pour toucher les jeunes et les faire adhérer.

L’articulation entre campagnes locales et nationales, entre campagnes d’information et revendicatives se révèle efficaces. Reste ensuite à repérer et à accompagner les jeunes engagés les plus prometteurs pour qu’ils contribuent à faire évoluer leur organisation syndicale.

 

 

La formation des militants chez FO : un constat grave de déperdition des stagiaires

Lors de la journée d’étude organisée à l’ISST Bourg-la-Reine en juin 2019, Mario Correia, directeur de l’Institut régional du travail d’Axi-Marseille a présenté une étude sur l’usage de la formation syndicale chez FO (CGT-FO). Ses résultats complètent les constats posés dans l’enquête présentée dans cette page :

  • si le nombre de stagiaires du centre de formation des militants de FO a été quasiment multiplié par dix entre 1993 et 2011 (88 % s’inscrivent à partir de l’union départementale), en revanche, la déperdition de stagiaires est impressionnante : si 65,1 % des militants participent à la première formation proposée par le centre (qui est une formation de Découverte de l’organisation et du militantisme), ils ne sont plus que 18,2 % à suivre une deuxième formation. Puis plus que 7,7 % à la troisième ; 3,9 % à la 4ème et environ 2,5 % à suivre entre cinq et dix formations ensuite.
mario_correia_formation syndicale FO

Mario Correia est le directeur de l’IRT Aix-Marseille.

Pour le directeur de l’IRT, une réflexion mérite d’être menée sur ce phénomène de désengagement des militants par rapport à la formation, pourtant essentielle pour remplir leur mandat ou leur mission de défense des salariés.

  • la carrière professionnelle est souvent antinomique de l’engagement syndical
  • la carrière syndicale est plus anxiogène que la carrière professionnelle.
  • l’ascension dans la hiérarchie syndicale est facilitée par la pénurie de militants et le fait qu’un premier engagement entraîne presque automatique d’autres engagements (engrenage de l’engagement)
  • l’engagement est rendu difficile par une volonté de centralisation et de construction de parcours types de cadres syndicaux, malgré le fait que des initiatives locales soient valorisées au coup par coup.
  • une impression d’opacité par rapport à la construction des parcours personnels et des critères de sélection des personnes promues.

La question du système de renouvellement des militants et du personnel syndical mérite d’être posée pour les années à venir, concluent les auteurs de l’étude, Mario Correia et Stéphanie Moullet de l’IRT d’Aix-Marseille.

 

 

Philippine Arnal-Roux

 

*Enquête (à télécharger) menée pour le compte de la CGT par une équipe de chercheurs se composant de Sophie Béroud de l’université de Lyon, Camille Dupuy de l’université de Rouen, Karel Yon de l’université de Lille, Marcus Kahmann de l’Ires et Fanny Chartier, sociologue pour le traitement des données statistiques.
L’enquête s’est appuyée sur les données des enquêtes nationales REPONSE et conditions de travail, une revue de littérature et six études de cas.

Enquête présentée lors d’une journée d’études organisée par l’ISST Bourg-la-Reine et l’Ires, le 16 juin 2019.